L’Amant

Présentation de « L’amant » de H. Pinter en décembre 2017 en association avec le théâtre la Mouche à St Genis Laval (représentations en appartement)

Pinter a écrit « L’amant » au début des années 60. Une situation classique (trop classique même) et bien connue du théâtre: Le mari, sa femme et son amant.
Mais dès les premières répliques de la pièce un premier déplacement a lieu, par rapport à ce qu’on pourrait attendre de cette situation, avec son lot de mensonges, de jalousie, et de secret.

Richard, d’une voix tendre : Ton amant vient aujourd’hui ?
Sarah : Mmm-mm
Richard : A quelle heure ?
Sarah : A trois heures.
Richard : Vous avez l’intention de sortir ou de rester ici ?
Sarah : Oh… je crois que nous allons rester ici.
Richard : Tu ne m’avais pas dit que tu voulais aller à cette exposition ?
Sarah : Si, si… mais aujourd’hui je crois que je préfère rester ici avec lui.
Richard : Mmm-mm… Bon, il est temps que je parte.
Tu penses qu’il va rester très tard ?
Sarah, avec un signe de tête affirmatif : Mmm-mm.
Richard : Nous disons donc… six heures ?
Sarah : Oui.
Richard : Bon après midi.
Sarah : Mmm-mm.
Richard : Au revoir.
Sarah : ‘voir.
Il sort. Noir

Puis un autre déplacement de la situation se produit lorsque l’on découvre que l’amant n’est autre que le mari qui revient l’après midi. La situation semble bien huilée, et le jeu de langage mis en place fait donc partie du scénario érotique du couple. Tout semble équilibré, fonctionnant ainsi depuis des années.

Mais un grain de sable semble s’être immiscé dans le jeu. Le mari veut en savoir de plus en plus sur l’amant (lui-même), et sur les après-midi que sa femme passe avec lui.
La femme, elle, fait avouer au mari que lui aussi a une maîtresse (elle-même donc).
Comment chacun voit l’autre dans cette relation d’adultère imaginée et jouée ? Mais à vouloir trop en savoir sur le fonctionnement du désir de l’autre, on peut s’exposer à des désillusions.

L’après midi, l’amant (le mari), en visite chez sa maîtresse (sa femme), semble ne plus vouloir jouer ce rôle d’amant, prétextant qu’il ne peut plus « moralement » tromper sa femme à lui.
Puis le mari, de retour le soir, déclare qu’il ne veut plus que la femme voit son amant au domicile conjugal… que ça lui est devenu insupportable.
Fin du jeu ou nouvelle étape ?

 

Ils jouent un jeu. Ils jouent à ne pas jouer un jeu. Si je leur montre que je le vois, je briserai les règles et ils me puniront.
Je dois jouer leur jeu, qui consiste à ne pas voir que je vois le jeu
(Ronald Laing, extrait de Nœuds)

 

En enlevant un des protagonistes à la vieille situation du mari, de sa femme et son amant, Pinter crée un jeu de masque où les rôles se démultiplient et où on ne sait jamais qui joue, qui est sincère, qui manipule ou est manipulé.
Mais en définitive, nous, qui regardons et écoutons, sommes peut-être les seuls dupes de ce qui se déroule ici.

A partir de ce jeu de transgression des règles établies, tout un tas de questions surgissent :
Est-ce uniquement un jeu érotique en mouvement ? Un dédoublement qui échappe à ses protagonistes qui fleurtent avec la folie ? Peut-on échapper aux clichés de nos fantasmes ? A la reproduction de la domination sociale au sein du couple ? Est-ce l’amour qui sous tend ce jeu ? La sincérité y a-t-elle sa place ? La jalousie s’invite t-elle dans le jeu ? Car peut-on être jaloux de l’image de soi que l’on créé pour l’autre ? Peut-on jouer sans souffrir ? Combien y a t-il vraiment d’inconnu dans cette équation ?
Et surtout : le langage ne joue t-il pas sans cesse à recouvrir ce qu’il semble dévoiler ?

 

« C’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même, donnez lui un masque et il vous dira la vérité » Oscar. Wilde.

« tant qu’on ne s’est pas tu ensemble, on ne peut pas se connaître »

 

On ne peut en effet pas parler de « l’Amant » et de l’écriture de Pinter sans dire l’importance des silences, et de tout ce qui n’est pas dit.
C’est dans ces silences que le trouble se dépose. Les phrases sont là pour dire quelque chose dont on ne parle pas. Et entre ces phrases, le silence laisse exister, non pas ce qui cherche à se cacher, mais ce qui ne peut être dit. La force de cette écriture est que ce qui ne peut pas être dit (et qui pourtant est perçu) est laissée au spectateur, à son écoute, à son interprétation, à sa propre histoire. On se souvient alors que le langage ne dit jamais tout à fait ce qu’il semble dire. Mais tout ça n’est qu’un jeu. Et il y a une vraie jubilation à le jouer et à y assister.

 

“Le théâtre de Pinter est une réflexion sur le langage. Pour lui, le langage ne dit pas ce qu’il a l’air de dire, on peut lui faire dire autre chose. Le silence est un langage à part entière, un complément indispensable de l’écrit qui fait du bruit. (…) L’essayiste Henri Meschonnic a défini une équivalence entre langage et silence. Ainsi, le silence ne serait pas un arrêt du langage mais l’une de ses catégories. C’est tout à fait important, et pour Pinter absolument vrai. Les silences sont précisés par les didascalies et ils sont très nombreux. Maurice Maeterlinck, au début du XXe siècle, le disait très bien : tant qu’on ne s’est pas tu ensemble, on ne peut pas se connaître. Le silence, chez Pinter, est un langage très bavard.”
(extrait d’une interview de Claude Regy)